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Une chasse aux sorcières est ouverte contre les homosexuels en Egypte
Isabelle Cerboneschi
Jeudi 9 août 2001
Rubrique: société
Depuis le 11 mai dernier, 52 Egyptiens sont détenus en prison. Cinquante-deux hommes «soupçonnés» d'être homosexuels. Malgré les réactions des organisations internationales des droits de l'homme, leur procès devant la Cour de sûreté d'Etat du Caire, qui s'était ouvert le 18 juillet dernier, reprendra le 15 août prochain. Les «accusés» risquent jusqu'à 5 ans d'emprisonnement. Diverses manifestations pour leur libération sont prévues dans le monde: l'une d'elles se tiendra à Genève sur la place des Nations* le 15 août, jour où se tiendra également la réunion annuelle de la Commission des droits de l'homme de l'ONU. La Suisse, les Etats-Unis et Amnesty International vont envoyer un observateur au procès.
Arrestations violentes
Retour sur les faits. Le 11 mai, vers 2 heures du matin, les noctambules qui passaient leur soirée sur le Queen Boat, un bateau Night-Club amarré sur le Nil, ont vu débarquer une dizaine de policiers qui se sont livrés à des arrestations. Le bateau était connu pour être un lieu où se retrouvaient des gays, mais pas seulement: il s'agit de l'un des rares clubs au Caire où l'on n'a pas besoin de venir en couple. D'après des témoins de la scène, a rapporté le Cairo Times, les arrestations ont été violentes. Un professeur de médecine de l'Université a notamment été frappé au visage parce qu'il refusait de suivre les policiers. Ceux-ci n'ont appréhendé que des Egyptiens, laissant les quatre femmes présentes et les étrangers tranquilles. Dans un communiqué alarmant daté du 8 juin, Amnesty International se dit «extrêmement inquiète des informations selon lesquelles ces hommes auraient été torturés et maltraités pendant les premiers jours de leur détention». La presse égyptienne a également révélé que les détenus avaient été soumis à un examen médical afin de déterminer s'ils avaient ou non eu des rapports sexuels anals.
Pourtant, rien dans la loi égyptienne n'interdit l'homosexualité. Les chefs d'accusations sont autres: les 52 accusés sont soupçonnés de «comportement immoral» et «d'outrage à la religion», une disposition du Code pénal assez vague qui a permis cette année d'arrêter un écrivain et le leader d'une petite communauté religieuse. Les 52 hommes seront jugés par la Cour de sûreté d'Etat du Caire, un tribunal d'exception dont les décisions ne peuvent être déférées en appel. Une telle procédure viole les dispositions du Pacte international relatif aux droits civil et politique garantissant un procès équitable et dont l'Egypte est signataire.
Grâce à une campagne de presse de dénigrement habilement orchestrée, les médias «révélaient» le lendemain de l'arrestation que les 52 hommes s'adonnaient à des cultes sataniques et qu'ils se livraient sur le bateau à des mariages homosexuels. Lorsque le procureur a enfin démenti ces informations, l'opinion publique s'était forgé une idée fausse de la situation. Certains quotidiens ont même dévoilé les photos, les noms, adresses, emploi de certains accusés. Ce en violation du droit égyptien, ainsi que le rapporte la déclaration conjointe d'Human Rights Watch et de la Commission internationale pour les droits des gais et lesbiennes datée du 3 juillet.
Si les organisations internationales des droits de l'homme ont immédiatement réagi, ce ne fut pas le cas des bureaux locaux. Certains représentants affichant même des positions clairement homophobes: à l'instar du secrétaire général de l'Organisation des droits de l'homme égyptienne Hafez Abu Saada qui a déclaré au Cairo Times: «Personnellement, je n'aime pas le sujet de l'homosexualité, et je ne veux pas défendre ces hommes.» Le journaliste Hossam Bahgat qui avait quitté le Cairo Times peu après cette arrestation qu'il avait couverte pour le journal, avait été engagé par l'Organisation des droits de l'homme égyptienne (EOHR). Dans un article qu'il a rédigé pour un mensuel américain, il a dénoncé l'attitude passive des organisations humanitaire égyptiennes. Ce qui lui a valu d'être licencié sur-le-champ par le «chairman» du EOHR, qui se trouvait être également le rédacteur en chef du Cairo Times.
«Le gouvernement a lancé cette opération pour plusieurs raisons, analyse Hossam Bahgat, de passage à Genève, où Le Temps l'a rencontré. Tout d'abord, la situation économique s'est dégradée depuis ces dernières années: pauvreté, chômage, dévaluation de la livre égyptienne... Faire éclater une telle affaire, c'est une manière de détourner l'attention du public. Il y a des raisons électorales également: les opposants islamistes gagnent de plus en plus de soutien au sein de la population. Afin de les contrer sur leur propre terrain, le gouvernement veut se poser comme le gardien de la vertu publique», ajoute-t-il.
Le gouvernement met donc une pression de plus en plus forte sur la communauté homosexuelle. En janvier déjà, le ministre de la Culture avait autorisé l'autodafé de 6000 de livres du poète Abou Nawas (VIIIe s.) et de ses vers chantant l'érotisme homosexuel. «En tout cas, le gouvernement voulait intimider les gays et il a réussi», confie Hossam Bahgat. Il parle du climat de terreur qui règne désormais dans la communauté homosexuelle. «De nombreux gays ont quitté le pays», dit-il.
Lorsqu'on va sur le site Internet egyptgay.com la première chose que l'on remarque est cet avertissement en lettres rouges: «Attention: la police de sûreté d'Etat égyptienne pourrait vous surveiller. Essayez d'éviter de vous connecter toujours depuis le même ordinateur.» Sur le site, on trouve des mails: dans l'un d'eux figure un appel au boycott de l'Egypte, dans un autre, un Egyptien vivant à l'étranger exprime sa honte. Mais l'attitude de la société égyptienne est plus mitigée. Même s'il y a eu des voix qui se sont élevées lors de l'ouverture du procès pour dire que «les charges sont de la pure fiction», la majorité reste silencieuse. «Ce qui m'inquiète le plus, souligne Hossam Bahgat, ce n'est pas tant l'attitude du gouvernement, que celle de la société égyptienne tout entière. Elle est de plus en plus conservatrice et homophobe. Après l'arrestation des 52 hommes, une femme a témoigné en faveur de son frère arrêté: elle a clamé son «innocence» affirmant que s'il avait été homosexuel, jamais elle ne l'aurait défendu. En Egypte, un homosexuel risque aujourd'hui de perdre son job, ses amis, sa réputation, sa famille, et 5 ans de prison.»
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